Ali Benouari

Attention à ce qui se passe en Algerie!

Quelques jours après l'élection présidentielle française, il est bon que l'opinion française s'interroge sur le sort de ce grand voisin, si proche et si lointain. Proche par l'histoire et la géographie, mais aussi par la densité des rapports humains.

 Faut-il souligner que des millions d'algériens vivent en FRANCE, non plus seulement en tant que main d'œuvre immigrée mais, de plus en plus en tant que citoyens français appelés à peser, de manière croissante, sur la vie politique de leur pays d'adoption, pour le meilleur et pour le pire?


1999-2019: 1000 MILLIARDS DE DOLLARS DE REVENUS DILAPIDES, 20 MILLIONS D'HABITANTS DE PLUS.


L'incroyable embellie financière qui a coïncidé avec l'arrivée au pouvoir de Abdelaziz Bouteflika en 1999 aura paradoxalement été le révélateur des limites d'un modèle de gouvernance poussé jusqu'à son extrême, jusqu'à l'absurde.

 Artisan en chef du Système politique algérien à l'indépendance, ce dernier a fini par l'incarner totalement à partir de 1999.

Son triomphe total aura été paradoxalement l'accélérateur de la débâcle d'un système qui a réussi à diviser les algériens, détruit le rêve d'une union des peuples nord-africains et compromis la stabilité et l'avenir de la région.

L'actuel pouvoir a poussé à l'exil des centaines de milliers de cadres et perdu une occasion unique de rattraper les retards accumulés dans tous les domaines. Une manne incroyable, près de 850 milliards de dollars a accompagné l'arrivée au Pouvoir d'Abdelaziz Bouteflika, d'Avril 1999 à ce jour.

Son refus obstiné de voir l'Algerie telle qu'elle est, dans un monde qui a profondément évolué, l'a conduit à refuser d'introduire la moindre réforme à un système de gouvernance aussi inefficace que dangereux.

Il est quasiment certain qu'en 2019, au terme de son quatrième mandat, le pays sera passé à côté de quelque chose de géant: une manne de près de 1000 millards de dollars engrangée en 20 ans, fruits de ressources non renouvelables. Qui aurait suffi à financer les besoins en développement de tout le continent africain.


Au lieu de servir à remettre le pays sur les rails grâce à des réformes hardies que personne n'aurait pu contester, cette manne "celeste" aura plutôt servi à créer les conditions d'un chaos indescriptible.


Les énormes besoins sociaux, dopés par la rente pétrolière et une démographie galopante galopante (un accroissement de plus de 20 millions d'habitants au cours de la période 1999-2019) ne pourront plus être couverts par suite de la dissipation de la rente pétrolière. Car le pays ne produit presque rien. Il survit grâce aux importations.


Le déficit de sa balance des paiements atteindra des sommets en 2019, de même que le chômage et l'inflation. Son ampleur exposera le pays à une crise de la dette analogue sinon plus grave que celle qui a résulté de la crise pétrolière de 1986-1987. Il tourne à 30 à 35 Milliards de dollars par an depuis trois ans.


Le déficit budgétaire dépasse déjà 15% du PIB et restera au moins aussi important qu'aujourd'hui. Il ne peut plus être couvert par les recettes fiscales accumulées au titre du Fonds de régulation de recettes, qui sont déjà épuisées.

Ce déficit empêchera, s'il n'était résorbé d'une manière ou d'une autre, de payer les fonctionnaires, d'assurer les services publics et maintenir les subventions aux catégories sociales les plus vulnérables.


En 2019, ces déficits ramèneront les avoirs extérieurs du pays à zéro. Ce scénario n'a rien d'exagéré, le pays l'ayant déjà vécu. 

A mon arrivée au gouvernement en 1992, les caisses étaient vides et la banque centrale ne pouvait plus dénouer les opérations de swaps sur or (c'est à dire racheter l'or vendu au comptant) effectuées l'année précédente. Il manquait, pour ce faire, 1,5 milliard de dollars. Autant dire que les réservés de changes étaient négatives!


Cette situation dramatique nous avait conduit à mobiliser tout l'appareil de l'Etat dans une gigantesque opération de mendicité internationale dont le seuls résultats étaient de nous maintenir dans le même état de précarité financière mais avec des abandons progressifs de souveraineté et un enlisement progressif du pays dans la guerre civile.

 Cela a duré jusqu'à ce qu'un rééchelonnement en bonne et du forme fut  décidé en 1994, permettant de  reporter sur 15 ans les échéances de la dette qui absorbaient la quasi totalité de nos recettes extérieures.


 Le risque est donc sérieux de se retrouver de nouveau dans la situation de ne pas pouvoir couvrir les besoins du pays en nourriture, biens d'équipements et matières premières pour maintenir l'économie en état de fonctionnement minimal.

Ayant été aux avant-postes dans la gestion financière du pays d'octobre 1988 à Fevrier 1992, je peux affirmer que la comparaison d'avec la situation d'alors est plus que pertinente, les mêmes causes engendrant les mêmes effets.

La remise cause radicale de l'actuel modèle de gouvernance n'est donc qu'une question de temps, au double plan économique, social et politique. 

Le tout est de savoir qu'elle sera  l'ampleur du prix à payer, sachant que sur le plan économique, les réformes seront nécessairement très douloureuses. Elles ne pourront être financées, comme il y a un quart de siècle, que par une réduction drastique du pouvoir d'achat global de la nation.


Quels chemins prendront ces réformes?


AUSTÉRITÉ GÉNÉRALE, INFLATION ET CHÔMAGE


Bien que le pouvoir refuse d'admettre officiellement l'échec de son bilan, la sévérité de la crise le conduit, peu à peu, à reconnaître qu'il faut des réformes.


C'est ainsi que sont abandonnés les axes principaux de la politique menée jusqu'ici.

Mais les nouveaux choix sont décidés de manière empirique, par tâtonnements successifs, en attendant une remontée du prix du pétrole. Comme si la crise était conjoncturelle. 

On reconduit ainsi depuis fin 2013 des mesures dont on s'aperçoit six mois plus tard qu'elles sont en deçà de la gravité de la situation. Alors on donne un tour de vis supplémentaire en prenant soin d'annoncer que le pays n'est pas en crise et que les mesures prises sont très provisoires.

 Malgré lui, le pouvoir  est entré dans un cycle de réformes dont les conséquences ne sont pas assumées.

Le Gouvernement, qui lit les  rapports de consultation alarmants du FMI (publiés  deux fois l'an, en application de l'article IV de ses statuts), sait que la crise est structurelle et sait tout des réformes à entreprendre. Cependant il ne peut opérer un virage à 180 degrés sans se déjuger publiquement. Affreux dilemme!


Quelques unes des réformes sont directement inspirées par le FMI, mais elles manquent de consistance car ne s'inscrivant pas dans une vision globale.

Le FMI se garde bien, d'ailleurs, d'exprimer ouvertement son désaccord car, comme tout le monde le sait, cette institution s'interdit toute ingérence de nature politique. Il lui suffit que le pays conseillé prenne des mesures qui vont dans la réduction de la demande globale de la nation, c'est à dire d'une d'une baisse des subventions publiques et de la consommation. Une politique de la demande, pas de l'offre. 

Comment s'étonner, dès lors, que les mesures prises depuis trois ans, au gré des lois de finances successives, ne font qu'aggraver la situation?


La politique d'austérité mise en place actuellement s'inspire donc des politiques d'ajustement structurel prônées par le FMI, elle en possède les inconvénients sans en avoir la logique d'ensemble et l'efficacité.

Des politiques non seulement  inefficaces mais elles sont économiquement  et socialement coûteuses.

Ces politiques d'austérité  peuvent être résumées comme suit:


- dévaluation de la monnaie nationale,  lente mais inexorable et non assumée.

- hausses des tarifs des services publics (eau, gaz et électricité...), pour l'instant très limitées, mais dont on peut deviner qu'elles seront beaucoup plus importantes au cours des mois et des années à venir. Le FMI l'exigera au fur et à mesure que le pays perdra de son aisance financière.

- début de révision du système de subventions directes et indirectes (25% du PIB).

- Limitation des importations par divers moyens administratifs tels que la réintroduction des licence d'importations,

- L'arrêt des chantiers publics en cours (logements sociaux, hôpitaux, infrastructures de transport, etc).

- Réduction drastique des budgets d'équipement déjà rachitiques, pour les années 2016 et 2017.

- Puis enfin, recours très large  en cette année 2017, à la planche à billets, car le pouvoir s'est bien rendu compte de l'insuffisance des mesures précédentes et de leur impact limité sur la réduction des déficits.


Le pouvoir en place retarde donc, autant qu'il le peut, la remise en cause du modèle qui lui a permis d'acheter la paix sociale et d'éviter au pays de connaitre son printemps arabe.


L'absence de légitimité et le manque de cohérence globale  des efforts d'ajustements opérés expliquent autant leur échec que leur rejet par le peuple.


Grâce à la mobilisation des élites algériennes de l'opposition,  le peuple à fini par comprendre que la seule raison d'être de la politique d'austérité menée est l'allongement de la durée de vie des réserves de changes, et par ricochet celle du régime en place.


Ces réserves étant en chute libre depuis 2014 (baisse de plus de 100 milliards de dollars en trois ans), le pouvoir à tout fait pour abaisser le niveau des importations, faute de pouvoir augmenter celui des exportations. Un ajustement par le bas, en somme, avec tous les risques qu'il comporte.

Le premier Ministre, SELLAL, n'a-t-il pas déclaré sa volonté de maintenir coûte que coûte les réserves de changes à un plancher de 100 Milliards de dollars?


L'exercice est périlleux car les arbitrages sont très difficiles. L'on découvre, en effet, que les mesures prises, quelles qu'elles soient, ont toutes un fort impact sur l'inflation et le chômage, rendant la facture sociale insupportable.


De fait, Les troubles sociaux ont déjà commencé, après l'adoption des lois de Finances pour 2016 et 2017, qui ont sonné le début de l'austérité.

Mais les grèves et émeutes ne pourront plus être calmées, comme à l'accoutumée, par des hausses de salaires. Et quand bien même de telles hausses seraient imposées par les pressions sociales, elles ne sauraient être financées que par la combinaison des mesures énoncées plus haut, dont l'effet sera de provoquer de nouvelles hausses des prix, qui entraîneront à leur tour de nouvelles contestations, qui alimenteront à leur tour la spirale infernale, le tout sur fonds de grave récession et d'augmentation du chômage.

C'est là qu'on voit les limites du modèle algérien, qui ne peut survivre que par une augmentation continue de la rente pétrolière.

Un modèle qui tire à sa fin, car il n'y a plus que de mauvaises solutions. Soit la poursuite des importations à grande échelle et le retour au FMI en 2019, soit l'accélération de la  correction du pouvoir d'achat du pays et son corolaire, c'est à dire des mouvements sociaux de très grande ampleur qu'il sera impossible de calmer par les moyens habituels.


Dans les deux cas, la situation débouchera, soit sur des réformes politiques, comme en 1988-89, soit sur une politique de répression à grande échelle, porteuse de grands périls pour la stabilité du pays et de la région tout entière.


Il est à craindre que le pouvoir ne choisisse la seconde option, car tout indique qu'il continue de miser sur une remontée spectaculaire du prix du pétrole.


Si cette remontée ne survient pas, le pays perdra encore de précieuses années, jusqu'à l'effondrement total du pays, d'ici deux à trois ans.


Il faut donc envisager sérieusement le scénario d'une faillite retentissante en 2019, dont les conséquences s'étendront bien au delà des frontières du pays.


L'Europe, en particulier, ne pourra pas se plaindre d'être touchée par cette faillite. Elle aura fait un bien mauvais calcul, en misant sur les régimes en place au lieu de miser sur la prospérité de ses grands voisins du Sud, à commencer par le plus important d'entre eux.


LA RESPONSABILITÉ PARTICULIÈRE DE LA FRANCE.


La France a, dans le désastre annoncé, une responsabilité particulière, qui est d'avoir cautionné et couvé les dirigeants incompétents qui gouvernent  le pays depuis son indépendance.

Le carrousel de politiciens français qui défilent à Alger, à la veille de chaque election française (Juppé et Hidalgo, Valls et Macron sont les derniers en date), sonne comme une insulte au peuple algérien comme au peuple de France. Mais Personne n'est plus dupe du manège.

 Le pouvoir politique français, toutes tendances confondues, cède aux pressions d'un lobby algérien corrupteur à l'extrême. Un lobby qui traverse le temps.

Le lobby actuel rappelle en effet celui que les colons exerçaient sur la métropole pour annuler toutes les lois qui tendaient à donner aux indigènes que nous étions le mêmes droits que ceux accordés aux citoyens français. Ou qui poussaient Paris à fermer les yeux sur les exactions des colons à l'encontre de la population musulmane.

Le lobby construit par l'Algerie indépendante est d'une nuisance comparable, à certains égards, à celle du lobby des colons français, mais il est utilisé pour que Paris ferme les yeux sur les exactions commises par un régime contre son propre peuple.

De Gaule a su mettre un terme au lobby des pieds-noirs, qui déstabilisait gravement la France, en organisant le référendum qui a conduit à l'auto-détermination des algériens.

Ses successeurs ont fait preuve de moins de lucidité.


Le parallèle ne manque pas de frapper, en effet. 

La politique du lobby algérien conduit droit à l'abîme. Les français, de gauche comme de droite, doivent se convaincre que l'on ne peut continuer ainsi.

Que les fausses politiques de normalisation des relations entre les deux pays  ont échoué par la faute de ce lobby, qui a fini par rencontrer un autre lobby, français, des affaires scabreuses.

 Il est dans l'intérêt de la France de normaliser ses relations avec l'Algérie. 


Un des aspects les plus féconds de cette normalisation touche à la question démocratique, en particulier à la reconnaissance du droit qu'ont les algériens d'élire librement leurs dirigeants.

La poursuite de la politique française actuelle conduira à un désastre dont les conséquences seront incalculables. Elle comporte un risque élevé de déstabilisation pour l'ensemble de la région sud et nord de la Méditerranée.


Avec des impacts économiques très forts sur l'Europe, concomitamment à un très fort afflux de réfugiés, qui ne se comptera pas par milliers mais par millions.


Nous attendons depuis longtemps que la France révise sa politique algérienne et considère ce pays comme un partenaire à part entière. Qu'elle mette fin au rapport de type colonial qu'elle n'a cessé de cultiver avec lui, depuis son indépendance. Qu'elle cesse de couvrir par mille et un moyens les fraudes électorales en Algerie.  Que la France se montre, au minimum, circonspecte à l'égard de la façon dont les droits de l'homme sont considérés dans notre pays, qu'elle cesse de fermer l'œil sur les fortunes colossales soustraites au peuple algérien et qui s'investissent en France, que les politiciens français arrêtent de chercher à Alger des soutiens à leurs campagnes électorales, etc.


Tout cela, dans l'intérêt de l'Algerie comme celui de la France et de tous les pays européens, devenus frontaliers malgré eux des pays Sud-Méditerranéens.


La refondation des relations entre ALGER et Paris est indispensable du point de vue de l'équilibre et du développement  de toute la région euro-méditerranéenne. 

l'Algerie est en effet, quoique l'on pense à Paris et à Bruxelles, un Etat-clé dans l'espace Euromed, en raison de sa taille, de ses richesses naturelles et humaines et de sa position géostratégique: le plus grand pays d'Afrique et du Monde arabe, à quoi s'ajoute sa position au centre du Maghreb des trois et du Maghreb des cinq et des frontières avec chaque pays Maghrebin... y compris avec le Sahara Occidental.

 Le Maghreb ne saurait donc exister sans l'Algerie, qui peut bloquer son développement par sa force d'inertie (ce qui est actuellement le cas), ou qui peut en être l'élément dynamisant. 

Notre pays a tout pour en être le leader naturel. Mais cette ambition lui a toujours manqué. Par la faute de dirigeants qui vivent encore sur l'heritage de la glorieuse guerre d'indépendance, comme si l'indépendance formelle du pays était une fin.

Par la faute aussi des lobbies algériens et français qui ne l'appréhendent que comme un fonds de commerce.



Ali Benouari

Ancien Ministre

Candidat à l'élection présidentielle de 2014.


Mon journal le, 27/05/2017


Vos commentaires

messaoudene a dit il y a moins d'une minute
comme faire pour destituer cette mafia qui congréne le pays c'est la question que le peuple se pose a tous les partis politique de l’opposition
ce site a été créé sur www.quomodo.com